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DIX QUESTIONS À BARBARA ECKLE

©Ayse Yavas

Barbara Eckle est la directrice de l’Opéra de Lille depuis la saison 2025-2026.

Elle a aimablement accepté de répondre à mes questions.

Q1 – Quel a été votre parcours pour devenir directrice de l’Opéra de Lille ?

R1 – Tout au long de mes études, il y avait le théâtre et la musique comme « vérité » pour moi. Très jeune, j’ai pu jouer des rôles, et pratiqué le chant et le violon. J’ai suivi des études de latin et de grec à Oxford, et aimé ce côté créatif de redonner du sens à des fragments littéraires en les traduisant dans une langue contemporaine.

Alors que j’enseignais le latin à New York, j’ai rencontré Lorin Maazel qui travaillait sur son opéra 1984, et j’ai été engagée pour travailler avec lui. Après, j’ai fait mes propres mises en scène, aux États-Unis, avant un retour en Europe, pour une création. Là, je me suis rendu compte que, dans la musique contemporaine, le metteur en scène a un nouveau rôle, celui de rendre vivante une partition dans un nouveau langage.

Après des expériences au cinéma (documentaires sur la musique) et à la radio (émissions sur la musique contemporaine), j’ai été chargée de la programmation des concerts symphoniques et de la construction des saisons à l’Opéra de Stuttgart. J’ai également pris le poste de directrice de la production musicale au festival Ruhrtriennale.

En 2023, pour sa dernière année à ce festival, il y avait une création de Georges Aperghis, Die Erdfabrik, qui traitait de la mine dans cette région minière qu’est la Ruhr, et l’Opéra de Lille s’est montré intéressé par une coproduction de cette œuvre, la région Nord étant également une région minière. Je me suis alors renseignée sur cette maison d’opéra. Quelques mois plus tard, il y a eu l’annonce que l’Opéra de Lille cherchait une directrice, et j’ai répondu à cette annonce.

Q2 – Y a-t-il une différence entre le public allemand et le public français ?

R2 – Aujourd’hui, il est plus juste de parler non pas du public, mais des publics, multiples par leur diversité. C’est le cas à Lille, où j’ai trouvé des publics très ouverts, curieux et chaleureux.

En Allemagne, les publics sont formatés par le Regietheater (NDLR, quand la mise en scène prend le pas sur la musique). Les critiques se concentrent alors beaucoup sur la mise en scène qui propose un parti pris contemporain sur les œuvres. Cela nourrit les publics mais tend aussi à les polariser.

À Lille, j’ai rencontré des publics déjà habitués à des propositions variées, curieux de découvrir la diversité des écritures artistiques et des répertoires.

Q3 – Comment construit-on une saison ?

R3 – Avec Miron Hakenbeck, directeur de la programmation et de la dramaturgie, avec qui je travaillais déjà à Stuttgart, nous programmons un système de quatre œuvres lyriques, avec une programmation riche de concerts et formats variés rassemblés en constellation autour de chacune de ces œuvres lyriques. Pour le choix de ces quatre productions, nous sommes à la recherche d’un équilibre pour présenter l’opéra dans tout ce qu’il peut être : époque, styles musicaux … Il y a toujours une œuvre contemporaine, et toujours un grand titre connu d’un large public ». Pour le choix des metteurs en scène, nous cherchons des metteurs en scène qui peuvent porter un regard contemporain sur des œuvres du passé.

Q4 – Comment recrutez-vous les artistes pour vos productions ?

R4 – Je travaille avec Boris Ignatov, conseiller en distribution avec qui j’ai déjà travaillé à Stuttgart et à la Ruhrtriennale. Boris a une grande connaissance et une réelle sensibilité pour les talents émergents. Nous faisons souvent des auditions où nous rencontrons de jeunes chanteurs qui sont parfois des révélations dans le paysage lyrique français. Mais pour choisir une distribution, la vision du metteur en scène est aussi très importante, car elle permet d’assurer une réelle cohérence artistique.

Q5 – Quelle place attribuez-vous aux compositrices dans vos programmations ?

R5 – C’est un sujet important, qui ne devrait plus être sujet à débat aujourd’hui. Il y a autant de compositrices brillantes que de compositeurs. La saison prochaine, nous mettrons d’ailleurs en lumière le travail de l’une d’entre elles dans une œuvre lyrique que nous avons cocommandée et coproduite avec l’Irish National Opera.

Q6 – Nous voyons cette année une ouverture à un public le plus large possible. Quelle est votre politique ?

R6 – N’étant pas une maison de répertoire, avec des spectacles différents chaque jour, nous avons fait le constat que l’Opéra est souvent fermé, alors que l’on voudrait que le bâtiment soit ouvert à tout le monde, le plus régulièrement possible. C’est pourquoi nous avons créé les Open Weeks, où l’opéra est ouvert pendant une semaine de 18h à 22h, où le public peut venir gratuitement pour visiter, découvrir, et pratiquer des activités diverses. Ces Open Weeks ont lieu deux ou trois semaines avant la première de l’œuvre lyrique de la constellation en cours, avec des sujets en lien avec cette œuvre, ou la problématique soulevée par l’œuvre. Nous présentons notamment les artistes de la production en cours, et travaillons en lien avec des associations de la ville (médiathèques, action sociale…).

De plus, l’Opéra de Lille est le seul opéra d’une région au territoire très vaste. Nous avons donc mis en place le format d’un opéra itinérant pour aller à la rencontre des publics dans la région. Les habitants des communes lointaines n’ont pas tous la possibilité de venir à Lille assister à nos spectacles. Ces opéras itinérants sont des spectacles immersifs où le public est au plus près des chanteurs ou des instrumentistes. Cette année, l’opéra itinérant était Le Château de Barbe-bleue de Bela Bartok.

Q7 – Quel dispositif vers les jeunes ?

R7 – Nous poursuivons certains des dispositifs couronnés de succès mis en place par ma prédécesseuse Caroline Sonrier, comme les temps forts Happy Days, Opéra Games ainsi que les ateliers Finoreille. Pour des jeunes de 14 à 20 ans, nous avons constitué le Jury « Premier regard », à qui nous donnons le moyen d’affûter leur esprit critique, de défendre leur point de vue, via la découverte de huit spectacles d’opéras et de danse au cours de la saison, et de rencontres privilégiées avec les équipes artistiques et techniques.

Q8 – Quel est votre cahier des charges vis-à-vis de la mairie ?

R8 – Il y a une politique culturelle dans la ville et la région qui met la culture très haut sur la liste des priorités, ce qui est important et précieux pour nous permettre de développer un projet exigeant et novateur. Nous répondons à cette exigence culturelle avec un projet innovant et accessible à tous.

Q9 – Face aux coûts de production, comment envisagez-vous la coproduction avec d’autres maisons d’opéra ?

R9 – La baisse de l’activité engendrée par les tensions budgétaires fragilise les marges de manœuvre des maisons et de nos potentiels de coproduction. Nous arrivons toutefois à trouver des partenaires avec qui nous partageons de mêmes visions artistiques. Les Enfants terribles est une coproduction avec l’Opéra de Darmstadt, et nous aurons l’année prochaine une création en coproduction avec l’Irish National Opera.

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Nous avons également un partenariat de long terme avec l’Opéra de Flandres en Belgique, avec une coproduction par an et des échanges de public.

Q10 – Parlez-nous d’un de vos plus beaux souvenirs de cette saison à l’Opéra de Lille.

R10 – J’ai été surprise et heureuse de voir l’intérêt et le réel enthousiasme qu’a suscité une proposition aussi inconnue que l’opéra L’Écume des jours d’Edison Denisov avec lequel nous avons ouvert notre première saison.

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