Écrivain, littérature, philosophie

François LISZT : JANKÉLÉVITCH ET LA MUSIQUE (3)

Parmi les compositeurs de prédilection de Wladimir JANKÉLÉVITCH figure Franz LISZT. Et ça tombe bien, Liszt figure aussi parmi mes compositeurs préférés (avec quelques autres.) Je vous propose donc ici une relecture de l’œuvre de Jankélévitch, avec quelques citations sur l’œuvre de celui qu’il appelle François Liszt. (On sait que Jankélévitch a perdu une grande partie de sa famille dans les camps de concentration nazis, ce pourquoi, il a résolu de se détourner de l’Allemagne et de ses intellectuels, qui n’ont pas su dire non au nazisme. Dès lors, il traduit le prénom d’origine de Liszt, Ferenc en hongrois, par François, plutôt que par l’allemand Franz.)

On peut lire dans le tome 2 du Je-ne-sais-quoi et le presque-rien (la Méconnaissance et le malentendu) :

Au sujet des « Variétés de la sous-estimation en musique »

1) Le Boris Godounov original de MOUSSORGSKI ne rendra jamais inutile la version si bien pensante de RIMSKI-KORSAKOV ==> méconnaissance de l’un par rapport à l’autre.

2) Beaucoup de grands compositeurs ne devinrent célèbres non pas grâce à leur œuvre créatrice mais grâce à leur virtuosité technique. C’est le cas de Liszt, mais aussi de BUSONI pianiste dont on méconnaît son Cahier indien et surtout son Turandot. Pareil pour ENESCO violoniste célèbre mais auteur méconnu d’Œdipe ou de la 2e sonate en fa dièse mineur.

3) Le grand homme est souvent reconnu pour d’autres œuvres que ses chefs-d’œuvre. Cas de Liszt connu pour ses premières rhapsodies hongroises, mais pas les dernières,

Liszt Rhapsodie hongroise n° 19Cliquez sur l’image

mais pas le Prélude funèbre et la marche funèbre (1885), ni les grandes constructions géniales, dont le Psaume XIII.

Liszt Psaume XIIICliquez sur l’image

Idem pour RACHMANINOV : qui connaît Les Cloches op. 35 d’après Edgar POE, et sa IIIe Symphonie en la mineur op. 44 et la IIe sonate pour piano op. 36.

Rachmaninov Les ClochesCliquez sur les Cloches

Page 101 : Liszt, si fêté, si comblé par l’admiration universelle et par la renommée, a voulu être chevalier de ces causes perdues : héros et martyrs sont, chez lui, frères en malheur; Prométhée, Tasso et Mazeppa d’une part, Sainte Élisabeth et Sainte Cécile d’autre part se rencontrent dans une même « Héroïde funèbre ». Mais si Mazeppa tombe et se relève roi, sainte Cécile ne se relève pas reine : car elle est sainte et martyre.

Page 143 : La musique de Liszt a presque toujours mis l’accent sur le moment affirmatif du moment suprême… Liszt nous invite lui-même à reconnaitre dans son Prométhée le poème symphonique de la « désolation triomphante ». Moins triomphant peut-être, le « Trionfo » terminal du poème symphonique Tasso exprime que le héros persécuté connaitra, dans la mort, une revanche presque immédiate. Lamento et Trionfo ! Mort et… Transfiguration.

Liszt Tasso, lamento e trionfoCliquez sur l’orchestre

Force et douleur se rejoignent chez Liszt dans la Bataille des Huns, où le choral grégorien « Crux fidelis » surgit brusquement, pianissimo des clameurs barbares…

Le Christus de Liszt est dans toute sa seconde partie un long et grandiose Alleluia à la gloire de l’église de Pierre.

Liszt Christus 2e partieCliquez sur l’image

Page 192 : L’erreur n’est pas d’admirer Liszt en général, mais de l’admirer comme pianiste et virtuose alors qu’il est avant tout le merveilleux architecte de la Messe de Gran et de la Faust-Symphonie.

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Et dans La musique et l’ineffable, page 72 : la musique ne suit pas mot à mot le poème, elle crée une atmosphère générale. Tel est le cas par exemple de la Lénore de Liszt. Ce qu’on vient de dire des poèmes, des livrets et des « mélodrames » pourrait se redire des « programmes » de Liszt : ne cherchez à retrouver dans le poème symphonique Orphée ni la robe étoilée du mage, ni les lions ravis, ni Eurydice délivrée… et pourtant la musique d’Orphée exprime bien … le triomphe de l’Harmonie civilisatrice.

Page 73 Liszt consacrant un poème symphonique à la vie du TASSE, ne raconte pas les événements successifs qui en forment la trame : car quelle musique serait narrative en ce sens ? Mais il détache de ce récit quelques épisodes caractéristiques : le chant du gondolier sur la lagune de Venise; Torquato Tasso persécuté hantant la cour de Ferrare, l’apothéose du poète à Rome; et ce panorama, simplifié, se réduit lui-même à un diptyque, le diptyque du Lamento et du Triumfo.

Page 74 Dans les Préludes Liszt, à la suite de LAMARTINE, évoque quatre scènes exemplaires… de la destinée humaine : l’amour, les orages de l’existence, la vie pastorale, la guerre.

Liszt les PréludesCliquez sur l’image

Plus diffluent et plus austère, le triptyque Du berceau à la tombe évoque, de part et d’autre de la  » Lutte pour l’existence « , la berceuse enfantine et la berceuse de la mort.

Liszt du Berceau jusqu'à la tombeCliquez sur la pochette du disque

Page 78 : Liszt, qui annonce à l’avance son « programme », pénètre l’âme et le cœur par quelque chose d’autre que les poèmes de ses poétes, par je ne sais quoi de divin et de troublant que ne contenaient ni le Faust de Goethe ni les Sonnets de Pétrarque, ni le Mazeppa de Victor HUGO, mais qui après tout, mais qui en somme aura exprimé l’essence la plus profonde de ces textes.

Liszt MazeppaCliquez sur l’orchestre

Puis, page 104 : Liszt … cite volontiers en épigraphe les textes qui inspirent ses poèmes : un sonnet de Pétrarque, le chapitre des Fioretti sur la prédication aux oiseaux, quelques lignes de Lamartine, Ce qu’on entend sur la montagne de VH; mais quand le piano ou l’orchestre à leur tour élèvent la voix, quelque chose qui est d’un tout autre ordre nous pénètre, quelque chose de diffluent et de brumeux où la voix de la nature et celle de l’humanité sont encore indistinctes… ce quelque chose est l’ordre efficace et irrationnel de la musique.

Page 166 : C’est ainsi que l’œuvre de Liszt, toute bruissante d’héroïsme, d’épopées et d’éclats triomphants, se voit aux approches de la vieillesse envahie peu à peu par le silence… de longues pauses viennent interrompre le récitatif, des mesures blanches espacent et raréfient les notes: la musique de la Messe basse, des Valses oubliées, de la Gondole funèbre et du poème symphonique Du berceau à la tombe devient de plus en plus discontinue, les sables du néant envahissent la mélodie et en tarissent la verve.

Liszt la gondole funèbreCliquez sur la gondole (funèbre)

Page 186 : les Valses oubliées, chez François Liszt, surgissent des brumes de la mémoire.

Liszt Valses oubliéesCliquez sur le pianiste

(Sources : Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-Rien, éditions du Seuil, 1980

La Musique et l’Ineffable, éditions du Seuil, 1983)

Retrouvez ici l’article Gabriel FAURÉ relu par Jankélévitch.

 

 

Écrivain, Cinématographe, littérature, poésie, Théâtre

Jean COCTEAU (1888 – 1963) – DEUXIÈME PARTIE

Poursuivons les aventures musicales de Jean COCTEAU, commencées dans la première partie qui lui a été consacrée.

En 1927, il renoue avec STRAVINSKY pour qui il écrit l’opéra Oedipus Rex. Cette même année, il donne le titre Opéra à un recueil de ses poèmes (écrits sous l’influence de l’opium.)

Stravinsky Oedipus RexCliquez sur l’image et écoutez Cocteau nous présenter sa pièce

En 1929, il compose une pièce, La voix humaine, qui deviendra un opéra en 1959 avec une musique de Poulenc (et aussi un film de ROSSELLINI.) 1929 est aussi l’année d’écriture de la pièce Les Enfants terribles.

En 1930, il tourne un film surréaliste, Le sang d’un poète, exact contemporain de L’âge d’or de Luis BUNUEL (et commandé par le même mécène, le vicomte de Noailles.) La musique en est de Georges Auric. Il écrit une Cantate pour un jeune prince russe arrivé à Paris, Igor MARKÉVITCH (qui de nos jours est plus connu pour sa carrière de chef d’orchestre.)

Auric Le Sang d'un poèteCliquez sur l’image

En 1933 il écrit la pièce la Machine infernale, une nouvelle adaptation pour le théâtre du mythe d’Œdipe.

En 1934, c’est Blancharmure, préfiguration des Chevaliers de la Table ronde, pour laquelle Markevitch voulait écrire la musique.

En 1938, il écrit la pièce Les Parents terribles dont il fera un film en 1948.

Pendant la guerre, Cocteau est la cible de la presse collabo. Ainsi en 1941, L.F. CÉLINE appelle, dans le journal Je suis partout, à la liquidation pure et simple du « décadent » COCTEAU, au nom supérieur de la préservation de la « race ».

1943 est l’année de la création à la Comédie française de sa pièce Renaud et Armide, d’après la Jérusalem délivrée du Tasse.

En 1944, c’est l’Aigle à deux têtes, avec une musique d’Auric (création en 1946.) Cette pièce fera l’objet d’un film en 1948 avec les mêmes acteurs (Jean MARAIS, Edwige FEUILLÈRE).

Cocteau se tourne alors vers le cinéma, avec La belle et la bête (1945), avant que d’adapter le mythe fondateur de l’opéra avec Orphée en 1950.

En 1950, il écrit l’argument d’un ballet commandé par Auric pour l’Opéra : Phèdre.

Auric PhèdreCliquez sur l’image

En 1955, lui qui avait eu tant de mal à se faire jouer à la Comédie française entre à l’Académie française.

En 1959, la Voix humaine, mise en musique par Poulenc, entre au répertoire de l’Opéra-comique. ZEFFIRELLI met en scène le Poète et sa Muse, avec une musique de MENOTTI.

Poulenc La Voix humaineCliquez sur la Voix

En 1960, après la mort de Paul FORT, il reçoit le titre de Prince des poètes, titre qu’avaient porté avant lui notamment VERLAINE et MALLARMÉ.

Cocteau meurt en 1963, le même jour qu’Édith PIAF.

Écrivain, Cinématographe, littérature, poésie, Théâtre

Jean COCTEAU (1888 – 1963) – PREMIÈRE PARTIE

Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi !

Issu d’un milieu aisé, (son grand-père a connu ROSSINI dont il a reçu un piano en legs,) le jeune COCTEAU a eu l’occasion d’entendre le violoniste Pablo de SARASATE jouer en quatuor avec ce grand-père.

Il n’a pas vingt ans qu’il tient déjà salon, où viennent DEBUSSY et Reynaldo HAHN, mais aussi de jeunes poètes ou des peintres comme BONNARD.

Poète précoce, Jean COCTEAU fréquente très jeune PROUST ou les ballets russes de DIAGHILEV. Il se tiendra toujours aux avant-postes de la modernité, passant de Dada au cubisme, mais rejeté par les surréalistes.

Dès 1910, Reynaldo Hahn (1874 – 1947), l’auteur de Ciboulette, met en musique un « mensonge en un acte » de Cocteau : La patience de Pénélope.

Après la présentation à Paris au début du siècle d’œuvres de RIMSKI-KORSAKOV (1844 – 1908)  (Schéhérazade, Le coq d’or), Diaghilev et ses ballets russes attaquent les années ’10 avec trois ballets de STRAVINSKY (1882 – 1971) : L’oiseau de feu (1910), Pétrouchka (1911) et surtout la déflagration provoquée par Le Sacre du printemps (1913).

Stravinsky le sacre du printempsCliquez sur l’image

Soucieux de se tourner vers ce milieu parisien où il triomphe, Diaghilev commande en 1912 une pièce à Cocteau. Ce sera Le dieu bleu, sur une musique de Hahn. En 1914, Cocteau travaille avec Stravinsky sur un projet de ballet : David.

En 1915, il met en chantier un Songe d’une nuit d’été, dont la musique sera confiée à Eric SATIE (1866 – 1925). Cette même année, le créateur de la musique concrète Edgar VARÈSE (1883 – 1965), qui avait dirigé la création du Songe, le présente à PICASSO. Cocteau confie la musique de David à Satie. En 1916, Cocteau demande à Picasso de réaliser le rideau de scène pour ce ballet, qui change de nom et devient Parade. En 1917, la création du ballet Parade réunit donc Cocteau, Satie, Picasso et Diaghilev ! (Excusez du peu.)

Satie ParadeCliquez sur l’image

En 1920, Cocteau détourne Le bœuf sur le toit de Darius MILHAUD (1892 – 1974), souvenirs musicaux de son passé au Brésil, en déposant un texte sur cette musique. Les décors sont de Raoul DUFY et la chorégraphie de MASSINE.

Milhaud Le Bœuf sur le toit

Il compose aussi le livret de Paul et Virginie, un opéra-comique prévu pour Satie.

En 1921, il écrit Les Mariés de la Tour Eiffel, musique du Groupe des six (enfin, cinq d’entre eux).

Groupe des six les Mariés de la Tour EiffelCliquez sur l’image

Cette même année, il écrit le Gendarme incompris, avec une musique de Francis POULENC.

En 1922, Arthur HONEGGER (1892 – 1955) lui écrit une musique de scène pour sa pièce Antigone. Les décors sont de Picasso et les costumes de CHANEL.

En 1924, il écrit Roméo et Juliette, avec une musique de Roger DÉSORMIÈRES. Dernière œuvre de Cocteau pour les Ballets russes, le Train bleu avec une musique de Milhaud.

Milhaud le Train bleuCliquez sur l’image

Et retrouvez sur ce blog la suite des aventures musicales de Jean Cocteau.

(Source principale : Pierre BERGÉ, Album COCTEAU de la Pléiade, éditions Gallimard, 2006.)

 

Écrivain, littérature, philosophie

Gabriel FAURÉ : Wladimir JANKÉLÉVITCH ET LA MUSIQUE (2)

On le sait, le philosophe Wladimir JANKÉLÉVITCH était également musicologue (et pianiste averti). Aussi n’hésite-t-il pas à convoquer ses compositeurs préférés quand il s’agit de donner des exemples sur, par exemple, la notion d’ineffabilité. Un de ses auteurs de prédilection était Gabriel FAURÉ, et on peut relever, au fil de la lecture de la trilogie Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien les citations suivantes :

 Lu dans Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien :

« Cette divine éternité d’un quart d’heure » qui s’appelle Ballade en fa dièse de Gabriel Fauré.

Fauré Ballade en Fa dièse opus 19

« Ce désir de choses inexistantes » par lequel Gabriel Fauré caractérise la divine phrase de l’adagio de son 2e quatuor.

Fauré 2e Quatuor adagio

Le « message » que le Sanctus du Requiem nous transmet, Fauré ne le formule ni ne l’exprime, mais il le dit en arpèges. (Ailleurs, il écrit : celui qui n’a pas entendu à l’orchestre ses pianissimos surnaturels, le murmure de ses harpes, la sereine et stellaire effusion de ses chœurs et l’apaisante cantilène de ses archets, et ses feintes modulations, et tout ce je-ne-sais-quoi qui est en sourdine… celui-là ne sait même pas le commencement du premier mot d’un charme que seuls les butors peuvent écrire à l’avance.)

Fauré requiem sanctus

L’essence est capable de se faire invisible… comme la très secrète splendeur de la musique de Fauré parmi les roucoulements des cantatrices (à propos de son opéra Pénélope).

Fauré Pénélope Prélude

La musique de Fauré représente à la fois le verbe immédiat et le chiffre complexe, et toute interprétation est méprise qui lui fait exprimer ceci ou cela; car elle suggère un état d’âme en général sans rien exprimer en particulier. Et de là que tous les commentaires imagés qu’on donne d’un Nocturne sont vrais ensemble ou faux ensemble.

Fauré nocturne no 6

La Musique est l’Ineffable s’ouvre sur la question suivante: Qu’est-ce que la musique? se demande Gabriel Fauré à la recherche du « point intraduisible », de la très réelle chimère qui nous élève « au-dessus de ce qui est ».

Plus loin, il nous parle du mystère de la mélodie fauréenne.

Fauré mélodie Nocturne

Dans la pièce appelée Tendresse, les deux pianistes de Dolly dialoguent canoniquement sans échanger des idées précises, on dirait une âme silencieuse qui monologue avec elle-même.

Fauré Dolly tendresse

Sources : Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien tome I La manière et l’occasion, éditions du seuil, 1980

Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien tome 2 La méconnaissance, le malentendu, éditions du seuil, 1980

La Musique et l’Ineffable, éditions du Seuil, 1983.

Écrivain, Cinématographe, littérature, Oulipo, poésie

Raymond QUENEAU – Partie 2

Poursuivons notre lecture de la vie et de l’œuvre de Raymond QUENEAU, le dernier encyclopédiste (?), lecture abordée sous un angle musical.

En 1951 paraît le roman hégélien le Dimanche de la vie. Un projet d’adaptation en opéra, écrit en collaboration avec Boris VIAN, ne verra finalement pas le jour. C’est dans ce roman que le héros, Valentin Bru, raconte son passage à Bayreuth : « Une ville où on joue de la musique ».

Wagner Lohengrin (Bayreuth)Cliquez sur l’image

En 1955, son ami le cinéaste René CLÉMENT fait appel à Queneau pour écrire les chansons de son film Gervaise, inspiré de l’Assommoir de ZOLA, avec une musique de Georges AURIC.

Auric GervaiseCliquez sur Gervaise

En 1958, il travaille à Zazie dans le métro, et son fameux Doukipudonktan inaugural, qui paraît début 1959. Dans Zazie, un des personnages s’appelle Turandot, comme l’opéra de PUCCINI et l’oncle hormosessuel de Zazie, qui a un numéro de travesti dans un cabaret de Pigalle, exécute son numéro de danse favori : la mort du cygne. Zazie dans le métro sera adapté dès 1960 au cinéma par Louis MALLE.

Puccini Turandot finalCliquez sur le final (heureux) de Turandot

En 1960, il crée avec François le Lionnais (et d’autres) l’OuLiPo (l’Ouvroir de Littérature Potentielle), une sous-commission de Collège de Pataphysique.

En 1961 paraît une de ses œuvres oulipiennes majeures, Cent mille milliards de poèmes.

En 1961 encore, il écrit avec Johnny HALLYDAY la chanson « Je te tuerai d’amour ».

Queneau Halliday je te tuerai d'amourCliquez sur Johnny (même si ici c’est Zizi JEANMAIRE qui chante)

En 1965 paraît un des ses romans les plus achevés, l’étourdissant les Fleurs bleues, et en 1968, son dernier roman, le Vol d’Icare.

Parallèlement, il publie trois recueils de poésie complémentaires, Courir les rues (1967), Battre la campagne (1968) et Fendre les flots (1969) avant de terminer par son dernier recueil, Morales élémentaires (1975).

En 1967, Georges PEREC entre à l’OuLiPo et deviendra un des amis de Queneau. Ses plus grosses contributions à l’OuLiPo sont la Disparition, un lipogramme en E de 312 pages, et La Vie mode d’emploi.

Outre ses activités littéraires, Queneau a également travaillé pour le cinéma (Monsieur RIPOIS de René Clément, Landru de Claude CHABROL [où il apparaît], le Chant du styrène de Alain RESNAIS [Ô temps suspend ton bol…], Jean-Pierre MOCKY, mais aussi Orson WELLES ou Luis BUNUEL.

Peintre lui-même, il a côtoyé les plus grands de son siècle, de PICASSO à MIRO, en passant par ARP ou DUBUFFET.

Je suis bien conscient au travers de ces deux billets de n’avoir fait qu’effleurer le personnage de Queneau, j’aurais pu parler de ses travaux mathématiques, ou de son écriture pour le théâtre (à la demande d’Albert CAMUS), mais j’espère seulement vous avoir donné l’envie d’en savoir plus sur lui.

Sources : Album Queneau de la Pléiade, éditions Gallimard, 2002.

Queneau œuvres complètes, tome III, bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, 2006.

Écrivain, cinéma, littérature, Oulipo, poésie

RAYMOND QUENEAU (1903 – 1976) Partie 1

Raymond QUENEAU était assurément polymathe. En effet, écrivain, poète, dramaturge, éditeur, parolier, scénariste, traducteur, linguiste, peintre, mathématicien, philosophe, surréaliste, pataphysicien, il a également contribué à acclimater le genre science-fiction en France.

Raymond Queneau est né au Havre en 1903.

« Je naquis au Havre un vingt et un février
en mil neuf cent et trois.
Ma mère était mercière et mon père mercier :
ils trépignaient de joie. »

En 1913, il prend des cours de piano et de solfège, et a l’occasion d’entendre le jeune HONEGGER jouer du violoncelle chez le marchand de musique voisin.

Honegger Concerto pour violoncelleCliquez sur l’image

Après son bac, il « monte » à Paris et s’inscrit à la Sorbonne en philosophie et en mathématiques (et en logique). En 1924, il entre dans le groupe des surréalistes où il se lie d’amitié avec Jacques PRÉVERT et Michel LEIRIS.

En 1929, il quitte ce groupe pour des raisons de famille (André BRETON s’étant séparé de sa femme avait interdit aux membres du groupe de la revoir, mais Queneau, marié à la sœur de la femme de Breton et ne voyant pas pourquoi il ne devait plus voir sa belle-sœur préféra quitter les surréalistes).

En 1932, il publie son premier roman, le Chiendent, qui remporte le prix des Deux-Magots, prix créé à cette occasion. Fin 1935, il se réunit souvent avec ses amis dont le peintre Élie LASCAUX et Max JACOB, avec qui ils chantent des airs d’OFFENBACH !

En 1936, il va régulièrement au concert avec Michel Leiris. L’Art de la fugue de J.S.BACH entendu à la Salle Pleyel lui donne l’idée d’une écriture où la forme serait privilégiée. Il s’agit là des prémices des Exercices de Style (une même histoire, assez mince, racontée de 99 manières différentes) et de l’OuLiPo.

Bach l'art de la fugueCliquez sur l’image

De 1936 à 1938, il tient une rubrique « Connaissez-vous Paris ? » dans « l’Intransigeant », tout en travaillant à son roman en vers Chêne et chien. En feuilletant ce volume, on peut quand même découvrir que:

  • WAGNER logea de Décembre 1861 au 1er février 1862 au 19 quai Voltaire.
  • Les premiers essais importants d’utilisation de la lumière électrique eurent lieu en 1878 place et avenue de l’Opéra.
  • Le théâtre de la Porte-Saint-Martin fut construit en 75 jours en 1781 pour abriter l’Opéra, qui venait de brûler.

En 1942, il fait paraître le roman Pierrot mon ami.

lully au clair de la luneCliquez sur l’image

En 1943 se crée le studio d’Essai de la Radiodiffusion française sous la direction de Pierre SCHAEFFER, studio dont Queneau deviendra vite un pilier. 1943 est aussi l’année où il fait la connaissance du mathématicien François LE LIONNAIS et où paraît son recueil de poèmes Les Ziaux. Il fait également la connaissance de Boris VIAN, dont il sera le premier éditeur avec Vercoquin et le plancton (1946).

Ses activité éditoriales chez Gallimard le mènent à lancer l’Encyclopédie de la Pléiade, et il collabore aux concerts de la Pléiade, où il peut entendre son poème « L’explication des métaphores » mis en musique par René LEIBOWITZ.

Queneau l'explication des métaphoresCliquez sur Raymond Queneau lisant son poème

En 1949, c’est Juliette GRÉCO qui chante un de ses poèmes « Si tu t’imagines (fillette fillette » sur une musique de KOSMA. Cette même année, il réfléchit à une collection de « romans scientifiques ». Finalement, c’est le terme « Science-fiction » qui s’imposera.

Queneau Si tu t'imaginesRedécouvrez « Si tu t’imagines » en cliquant sur l’image

En 1950, il part à New York où triomphait Roland PETIT, qui a une idée pour lui : « Un mélange de l’opéra de quat’sous, d’Offenbach et de Pierrot mon ami. » Le résultat sera La Croqueuse de diamants, un ballet avec une musique de Jean-Michel DAMASE.

Queneau la croqueuse de diamantsCliquez sur la croqueuse de diamants

Cette même année, il entre au Collège de pataphysique.

En 1954 a lieu la, parution d’un disque des Frères Jacques avec adaptation des Exercices de style. Écoutons l’exercice « Onomatopées« .

Queneau Exercices de styleCliquez sur la plateforme de l’autobus S

Retrouvez ici la suite des palpitantes aventures de Raymond Queneau.

(Source : Album QUENEAU de la Pléiade, éditions Gallimard, 2002)

Écrivain, littérature

JEAN ECHENOZ – AU PIANO

Jean ECHENOZ, qui vient de faire paraître Vie de Gérard Fulmard (2020, Éditions de Minuit), est un de nos écrivains en activité les plus subtils. C’est aussi un fin connaisseur de la musique dite classique.

Après le billet consacré à son roman Ravel, en voici donc un autre sur Au piano (2003, Éditions de Minuit), où il nous raconte la vie et l’après-vie d’un pianiste concertiste.

Son héros est donc pianiste (classique). Dès la page 12, au parc Monceau à Paris, il voit les statues d’Ambroise THOMAS, de GOUNOD et de CHOPIN.

Page 16, il joue le 2e concerto de Chopin Salle Pleyel. Et page 18, il décrit de façon très réaliste le concert de toux et raclements de gorge que le public offre aux musiciens dès que le silence se fait entre deux mouvements (on s’y croirait.)

Chopin concerto no 2Cliquez sur la pianiste

Page 20, il est question de l’enregistrement d’une intégrale CHAUSSON.

Chausson Quelques danses pour pianoCliquez sur le pianiste

Page 24, dans un travail d’analyse musicale, le héros « démonte » la partition comme une petite mécanique (allusion à RAVEL qui, passionné d’automates, les collectionnait) pour trouver la panne (les fausses notes qu’il a faites le soir en concert).

Page 35, il répète la sonate1.X.1905 de JANACEK.

Janacek Sonate 1.X.1905Cliquez sur la pianiste

Page 37, il donne un programme FAURÉ au théâtre Graslin à Nantes.

Fauré nocturne no 6Cliquez sur le pianiste

Page 79, il joue les Scènes d’enfants, de SCHUMANN.

Schumann scènes d'enfantsCliquez sur la pianiste

Page 125, au purgatoire, il rencontre Dean MARTIN qui lui chante The night is young and you’re so beautiful.

Dean Martin The night is youngCliquez sur le crooner en technicolor (vu de dos)

Page 179, dans l’avion, il écoute un Impromptu de SCHUBERT, l’allegro en mi bémol majeur de l’opus 90.

Schubert impromptu no 2 op 90Cliquez sur la pianiste

Enfin, page 208, il joue (encore) du Chopin.

Chopin nocture Op 72 no 1Cliquez sur la pianiste

Écrivain, Cinématographe, littérature, Shakespeare

CERVANTÈS ET LE QUICHOTTE

Madame, là où il y a musique, il ne saurait y avoir chose mauvaise. (Cervantès)

Miguel de CERVANTÈS (1547 – 1616) a écrit le premier livre de son Don Quichotte en 1605, c’est à dire à l’époque où se créait l’opéra. (L’Orfeo de MONTEVERDI date de 1607.) Ce roman est souvent considéré comme étant le premier roman « moderne ». Rappelons qu’à cette même époque de bouillonnement intellectuel, SHAKESPEARE, mort la même année que Cervantès, fixait les règles du théâtre lui aussi « moderne ».

Cervantès était attiré par l’héroïsme et la gloire. Soldat, il perd la main gauche à la bataille de Lépante (1571), puis est fait prisonnier par les « Barbaresques ». Son séjour en captivité lui donne l’occasion de montrer sa fermeté d’âme. Rendu à la vie civile, il est réduit à un rien social, loin de ses aspirations de grandeur. Dès lors, il se consacre à l’écriture. Son grand œuvre intervient vers la fin de sa vie puisqu’il a 58 ans quand paraît le premier livre et 68 pour le second.

Don Quichotte a connu des fortunes diverses à l’opéra. En 1743, Joseph Bodin de BOISMORTIER a écrit un Don Quichotte chez la duchesse, sur un livret de Charles FAVART, l’un des fondateurs de l’opéra-comique.

Bodin de Boismortier Don QuichotteCliquez sur l’image

Un peu plus tard, c’est Jules MASSENET (1842 – 1912) qui mettra en musique le roman picaresque, en 1910.

Massenet Don Quichotte Quand apparaissent les étoilesCliquez sur l’inaccessible étoile

Maurice RAVEL (1875 – 1937) a écrit un cycle de mélodies, les chansons de Don Quichotte à Dulcinée (1932 – 1933), il s’agit de sa dernière œuvre achevée.

Ravel Don Quichotte à DulcinéeCliquez sur l’image

Jacques IBERT (1890 – 1962) a écrit quatre mélodies sur Don Quichotte.

Ibert Don QuichotteCliquez sur l’image

Richard STRAUSS a écrit une pièce pour violoncelle et orchestre qui a pour titre Don Quichotte.

Strauss Richard Don QuichotteCliquez sur le violoncelliste

L’adaptation en comédie musicale du roman de Cervantès a été une des grandes affaires de Jacques BREL. Malheureusement, son Homme de la Mancha n’a jamais rencontré le succès qu’il escomptait.

Brel L'homme de la MancheCliquez sur l’image

Un autre échec célèbre est l’adaptation au cinéma par Terry GILLIAN, Jean ROCHEFORT qui devait tenir le rôle de l’hidalgo s’étant cassé une jambe peu de temps avant le début du tournage, c’est tout le projet de film que le cinéaste a dû abandonner.

(P.S. les éléments qui m’ont permis de caractériser Cervantès sont issus de l’Encyclopedia Universalis, éd. 1993).
Écrivain, Compositrices, littérature, poésie

Guillaume APOLLINAIRE (1880 – 1918)

Né à Rome en 1880, Guillaume Apollinaire de KOSTROWITSKY est un poète du début du XXe siècle, proche des avant-gardes de son époque. Sa mère, d’origine polonaise, s’installe à Monaco, puis en France, où le petit Guillaume fait donc ses études.

En 1900, Guillaume (qui s’appelait encore Wilhelm) s’installe à Paris où, dès 1901, il publie des poèmes. Très vite, il prend son cinquième prénom, Apollinaire, comme pseudonyme, et signe donc Guillaume Apollinaire.

En 1907, PICASSO lui fait rencontrer Marie LAURENCIN, avec qui il entretient une liaison tumultueuse. Ses autres amis peintres s’appellent, DERAIN, de VLAMYNK ou le douanier ROUSSEAU. Marie lui inspirera le poème « Marie », publié dans le recueil Alcools.

Poulenc Apollinaire MarieCliquez sur l’image

En 1911, il publie son premier recueil de poésies, le Bestiaire ou le Cortège d’Orphée qui sera mis plus tard en musique par POULENC.

Poulenc Apollinaire le bestiaireCliquez sur le Bestiaire

En 1913, il publie son recueil Alcools. Arthur HONEGGER en tirera six mélodies entre 1915 et 1917.

Honegger Apollinaire les SaltimbanquesCliquez sur les Saltimbanques

En 1914, il veut s’engager dans l’armée française, mais doit d’abord faire une demande de naturalisation pour y arriver. Il fait la connaissance de celle qu’il appellera Lou, et les poèmes qu’il lui envoie dans ses lettres seront publiés sous le titre Poèmes à Lou. En mars 1916, il est gravement blessé à la tête et doit être évacué à Paris, où il est opéré.

En 1917, il crée le terme « surréaliste » pour le programme du ballet Parade, de SATIE, COCTEAU et Picasso, monté par les Ballets russes. Cette même année, il écrit la pièce féministe (ou pas !) Les mamelles de Tirésias, drame surréaliste en deux actes et un prologue. Cette pièce sera mise en musique par la compositrice Germaine ALBERT-BIROT (1877 – 1931), avant que Poulenc ne produise sa propre version en 1947.

Poulenc Apollinaire les Mamelles de TirésiasCliquez sur l’image

En 1918 paraît un nouveau recueil de poésie, les Calligrammes, pour lesquels la typographie même contribue à donner du sens au poème.

Apollinaire Calligramme

 

Il meurt le 9 novembre 1918 de la grippe espagnole.

Et je vous propose, pour mieux découvrir le poème « Sanglots » extrait des Banalités mises en musique par Poulenc, une classe de maître extrêmement intéressante :

 

Écrivain, littérature, Mallarmé, poésie

Charles BAUDELAIRE

Charles BAUDELAIRE (1821 – 1867) est un poète héritier du romantisme, dont il transformera la désespérance en spleen (cf. Le Spleen de Paris). Après avoir dilapidé l’héritage de son père, il est obligé d’écrire dans les journaux (les gazettes) pour vivre. Il traduit notamment Edgar Allan POE. Son grand œuvre poétique est Les Fleurs du mal (1857) ainsi que les petits poèmes en prose. Il ouvre la voie à la poésie d’un MALLARMÉ (lui aussi traducteur de Poe) ou d’un VALERY.

Comme son exact contemporain FLAUBERT pour madame BOVARY, les Fleurs du mal ont valu à Baudelaire un procès pour immoralité. Aujourd’hui, il n’est plus question pour lui d’immoralité, mais d’immortalité.

Bien dans son époque, le milieu du XIXe siècle, la « famille intellectuelle » de Baudelaire se compose de DELACROIX, GAUTIER, POE, ou encore WAGNER. Baudelaire faisait ainsi partie du club des haschischins (consommateurs de haschich) où l’on trouvait également DUMAS, BALZAC, Flaubert, de NERVAL, GAUTIER ou Delacroix.

Le poème Le Thyrse est dédié à Franz LISZT, qui lui avait ouvert les portes des salons parisiens.

Baudelaire, qui n’appréciait en musique que WEBER et BEETHOVEN se prend de passion pour la musique de Wagner en tant que « musique de l’avenir ». Il prendra la défense de celui-ci après l’échec cuisant des représentations parisiennes de Tannhäuser en 1859.

Wagner Tannhauser ouverture KarajanCliquez sur l’image

Parmi les adaptations musicales de Baudelaire, citons le poème l’Invitation au voyage (« mon enfant, ma sœur, songe à la douceur… ») sous les paroles duquel CHABRIER (1841 – 1894), DUPARC (1848 – 1933) ou encore CHARPENTIER (1860 – 1956) ont déposé leur musique. (Je ferai peut-être un jour un billet sur ce poème, qu’en pensez-vous ?)

Duparc Baudelaire Invitation au voyageCliquez sur l’image

Gabriel FAURÉ (1845 – 1924), autre maître de la mélodie française, compose un très beau Chant d’automne.

Fauré Baudelaire Chant d'automneCliquez sur l’automne

Ernest CHAUSSON (1855 – 1899) écrira L’Albatros (« Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage… »)

Chausson Baudelaire l'AlbatrosCliquez sur l’image

On retrouve la filiation Baudelaire ==> Mallarmé avec la filiation DEBUSSY ==> CAPLET. Debussy d’abord avec les Cinq poèmes de Baudelaire ou son prélude Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir d’après le poème Harmonie du soir et André CAPLET (1879 – 1925) avec La Cloche fêlée.

Debussy Les sons et les parfums PolliniCliquez sur la pochette du disque

Un peu plus loin dans le XXe siècle, l’Autrichien Alban BERG (1885 – 1935) mettra en musique Le Vin des amants.

Berg der WeinCliquez sur l’image

Quant à DUTILLEUX (1916 – 2013), il a composé les cinq mouvements de son concerto pour violoncelle Tout un monde lointain (1970) sur des poèmes de Baudelaire.

Dutilleux Tout un monde lointainCliquez sur le violoncelliste